La Grande Migration
Aujourd'hui j'ai 98 ans. Vous me direz que ça ne change rien ; j'ai toujours 98 ans !
En effet, la nature m'a affublé de cet étrange destin : depuis la nuit des temps, je nais et meurs le jour de mes 98 ans.
De ce fait, je tombe toujours à côté de tout : j'étais trop jeune pour les dieux de l'Olympe, trop vieux pour les guerres et pour les femmes.
Comment assumer son destin, en un jour, et à un moment où le commun des mortels en est à larguer les amarres...
J'en étais là de mes cogitations lorsque Monsieur de Casanova s'adressa à moi. Casanova, décati et en peignoir me dit : "regardez le ciel, il est noir d'oiseaux ; la Grande Migration a commencé."
Cette fois j'étais né dans une immense bibliothèque, des écroulements colossaux d'ouvrages ne laissaient libre qu'une minuscule fenêtre à meneaux dans laquelle s'incarnait le ciel froid de l'Italie du Nord.
Dans un souffle, Casanova déployait le catalogue de sa vie.
En fait, je ne pouvais guère faire que cela : soulever la poussière des vieilles bibliothèques et accompagner dans leur dernier voyage des hommes dont la vie était si pleine qu'elle pouvait en un jour remplir le vide de la mienne.
J'avais sauté en marche du char d'Alexandre, accompagné Boèce dans son ultime torture, Socrate avait renversé son bol sur mes pieds...
Casanova déroulait mécaniquement le fil de sa vie, lorsque soudain une aile répandit son ombre sur nous : le 2076, l'archange au sablier, s'était assis à nos pieds comme un enfant et versait lentement le sable sur le plancher.
J'avais enfin 98 ans pour la dernière fois.